poilus au front 14-18 / 1915 (1)

JANVIER - MARS 1915

 

Henri, Gaston et René écrivaient à leur maman, Thérèse, ou leur soeur Claire, mais également à leurs tantes ou oncles. Certaines lettres étaient complétées par la maman ou la soeur et étaient ainsi transmises à d'autres membres de la famille, tous en Algérie. Ces textes figurent en rouge.

La fiancée d'Henri, sa cousine germaine, se nomme Claire Brogat. 

 

 Le 2 janvier 1915 lettre reçue le 11 matin                             

 Ma chère maman,

 J’ai reçu hier au soir tes 2 lettres du 23 et 24 et en même temps une carte de Suzanne Gradushl. Ces lettres m’ont causé bien du plaisir, c’était les premières que je recevais de cette nouvelle année ; espérons que les vœux qu’elles transportent se réaliseront.

J’ai écrit hier à tante Clotilde, et avant-hier à Mr Bister. As-tu écrit à Mme Lagarde (charcuterie – rue de bordeaux – périgueux) pour les colis qu’elle m’a envoyés, ainsi qu’à Marie et Friess.

Je t’ai déjà dit qui était cette dame. Elle nous louait à tous les 4 une chambre meublée dans sa maison. Elle n’avait aucune obligation à notre égard, mais cette dame est très gentille, et je me souviendrai toujours de sa gentillesse en des circonstances pareilles.

Claire et Riquet doivent être près de toi en ce moment ; que tu dois être heureuse d’avoir ce petit fils ! il va te sembler que c’est nous, tout petits, qui reviennent ; Et si, un jour, je venais à tomber, eh bien, il me remplacerait, et tu le chérirais doublement.

Mais ne parlons pas de malheur ; et j’espère bien un jour débarquer à Oran, et alors pour y rester, et avec toi ma chère maman. Mais je t’en prie, ne te fais pas trop de mauvais sang, car tu te rendrais malade, et alors, si je le savais, la vie ici me serait encore plus pénible.

L’hiver sévit en ce moment dans toute sa rigueur, la pluie surtout tombe en grande quantité, c’est ce qu’il y a de plus ennuyeux dans ces tranchées où la pluie cause une boue infecte car la terre où nous sommes est très friable quand il a gelé. Enfin, nous y sommes depuis 2 mois et demi, nous nous habituons à ce temps, et nous sommes moins à plaindre que ceux du nord qui gèlent dans leurs tranchées.

Toujours même tranquillité chez nous et chez les allemands, nous nous regardons et nous nous tirons de loin, sans nous faire beaucoup de mal. Il n’en est pas de même de notre artillerie qui démolit souvent leurs tranchées.

Nourriture toujours suffisante. Ce soir nous passons en 2ème ligne, je vais donc passer 3 jours dans une chambre, et en profiter pour faire beaucoup de lettres ; c’est ma seule distraction. 

Je t’embrasse ma chère maman ainsi que Claire, René et Riquet.

Ton fils

Henri

Reçu lettre de René.

Oran 12 janvier, à expédier à Gaston qui lui les adressera à Tata Lucie. T (Thérèse)

  

Le 7 janvier 1915                    

Ma chère maman,

Je n’ai pas aujourd’hui le temps de t’écrire longuement. Nous faisons une nouvelle cahute, et aussi pendant son installation, impossible de séjourner dans le trou. Je me porte toujours bien quoique depuis 5 jours je n’ai pas du tout de nouvelles de la maison.

Je t’embrasse bien fort

Henri

Le 15 janvier 1915                                      

Ma chère maman

Je t’ai promis sur ma dernière lettre de t’écrire longuement. D’abord, j’ai bien des choses à te raconter.

Nous sommes au repos depuis quelques jours très en arrière de la ligne de feu. On entend mais de très loin la canonnade. Dans la petite ville où nous sommes il y a beaucoup d’animation et les habitants et les gens n’ont pas trop souffert du passage des allemands. Nous resterons ici 10 jours pour aller ensuite relever un bataillon qui viendra se reposer, et ainsi de suite.

Entre tous les sous off de la compagnie, nous nous sommes arrangés une vie à part et avons formé une espèce de mess où la plus franche cordialité règne. On trouve à acheter presque tout ce que l’on veut dans ce village mais à des prix horriblement chers.

Tu ne peux pas t’imaginer l’émotion que l’on ressent quand après 3 mois de vie souterraine, nous nous sommes revus au milieu de civils, de voitures, d’autos. Dans quelques jours, il est vrai, cela va cesser, mais enfin nous avons un peu vécu.

Tu n’as toujours pas  de nouvelles de Louis (Fouque) ? Fais-moi savoir dès que tu en auras.

Je comprends bien l’angoisse de vous tous mais il ne faut pas s’alarmer outre mesure quand un courrier ne vous apporte pas de nouvelles. Que de choses peuvent retarder l’arrivée des lettres, ou être cause de leur perte !

Dans le dernier écho que tu m’as envoyé, j’ai vu que le fils de Mr Garreau est mort sur le champ de bataille de Louis. J’ai immédiatement écrit à ce monsieur – J’ai reçu ton colis où il y avait la toile cirée ; merci beaucoup ; je vais m’en faire un couvre nuque assez long et qui me couvrira les épaules !

Je te quitte ma chère maman, je vais à un concert organisé par les territoriaux.

Je t’embrasse bien fort

Ton fils

Henri

Je te donnerai des détails sur cette matinée

Oran jeudi

Ai reçu le 26, le programme et une carte ; -imite, Gaston, l’exemple de ton frère et écris un peu plus souvent. As-tu reçu la lettre carte mais les 5f ??? Je t’ai dit t’écrire à ta tante, l’as-tu fait ? - Hier je sais par Gaby qu’il n’y a pas de lettre, quoique je n’aie pas dit que je t’avais engagé à écrire – As-tu reçu une lettre de ta sœur ? Je t’embrasse T

Si tu envoies ces lettres à O.F. que l’on me les retourne.

 

 

Le 4 février 1915  reçue le 14

 Ma chère maman,

 Hier je t’ai envoyé une simple carte ce qui fait que depuis 4 jours je ne suis pas resté une seule journée sans t’écrire. J’ai tort, je crois,  d’écrire aussi souvent car si pour une raison quelconque je restais seulement 4 ou 5 jours sans t’écrire, tu te ferais beaucoup de mauvais sang, et cela je ne le veux pas.

Aussi je ne t’écrirai dorénavant que 2 : au maximum tous les deux jours et au minimum une fois par semaine. Donc, pas de tourments quand régulièrement à chaque courrier tu n’auras pas de lettre de moi ; énormément de causes peuvent empêcher l’arrivée de mes lettres ; et il me semble te voir quand tu ne reçois rien de moi. Reçu hier lettre de tante Victorine et de Chemeau. Temps printanier depuis 3 jours, pas de froid du tout, et aujourd’hui un soleil d’été. Aussi les aéroplanes se baladent à qui mieux mieux. J’embrasse tout le monde, de gros baisers pour Toi.

Henri

 

Le 7 février 1915  reçue le 15 matin 

Ma chère maman, 

J’ai reçu hier un colis de Mme Gradvohl, j’ai accusé réception immédiatement ; tu vas remercier cette dame pour moi ; comme je dis dans la lettre à Suzanne, le colis est justement arrivé un jour où par suite de circonstances que je ne peux pas dire, on n’avait pu toucher de vivres.

Nous avons toujours un temps splendide et à part quelque pluies qui durent une ou 2 heures, le soleil parait toujours ;

Tache de m’envoyer dans un petit colis quelques mouchoirs ; mais surtout n’en achète pas ; envoie m’en des vieux, car le plus souvent on ne peut pas les laver et on est obligé de les jeter ; joins y 2 ou3 bons cigares que tu feras acheter par René.

Je t’embrasse bien fort ma chère maman et te charge d’embrasser tout le monde pour moi.

Ton fils Henri

A quand une lettre de René qui doit être guéri.

Le 9 février 1915  reçue le 15 

Ma chère maman, je te demande dans une lettre d’hier de m’envoyer quelques colis ; joins-y une ou deux paires de chaussettes de coton, que je mets sous les chaussettes de laine

De bons baisers à cousin, à grand-mère et les meilleurs de ton fils

Henri

  

Le 18 février 1915                                                                

Ma chère maman 

Nous sommes toujours au  repos, et avons reçu la première inoculation contre la fièvre typhoïde ; nous en subirons une 2è et nous serons ensuite complètement à l’abri de cette maladie ; peu ou point de souffrance après la vaccination, quelques hommes sont malades, la fièvre monte même à 40° mais retombe presque tout de suite.

Comme je te l’ai déjà dit, j’ai installé mon bureau dans un camion forge ; où je me réfugie toute la journée, quand mes occupations ne me forcent pas à courir.

Je prends mes repas avec les sous officiers de la 12 è Cie où je retrouve tous mes anciens camarades, plus sociables et qui me sont plus sympathiques que la plupart de ceux de ma compagnie. Nous faisons des repas épatants, nous nous mettons à table à 11h ½  et n’en sortons qu’à 1h1/2 ; et le soir de 8 à 9h. Nous prolongeons toujours la soirée, soit à causer, soit à chanter ; car quand nous sommes, comme cela au repos, nous tachons d’être le moins triste possible pour ne pas nous croire en guerre ou si près de l’ennemi.

Le temps est ici toujours clément, très peu de pluie, mais beaucoup de brouillard. Le froid n’est guère intense et est très supportable.

On nous donne de nouveaux des ordres très sévères pour nous défendre de communiquer, à nos parents ou amis, ce qui se passe devant nous ou chez nous ; un adjudant a même été cassé pour avoir divulgué des mouvements de troupes, à ses parents. Ne t’étonne donc pas si je ne te parle pas de ce qui se passe ici. Je puis quand même te dire que c’est à peu près calme.

On a toujours, d’après les journaux, de bonnes nouvelles de ce qui se passe sur le reste du front, et je crois que les russes font du bon travail.

A mon avis, j’estime que la guerre ne durera maintenant pas bien longtemps et espérons que bientôt, nous serons tous réunis !

J’ai écrit, voilà pas mal de temps à Louis, à Albert, mais ces mêmes ne me répondent toujours pas. Qu’attendent –ils donc ?

Monsieur Chemeau est parti pour France ; il a du aller te voir avant son départ. C’est un  copain de plus sur la ligne et je pense qu’il s’en tirera lui aussi

Tu porteras, j’espère mes lettres chez Tante ; embrasse les tous pour moi, et dis leur que si je ne l’ai leur pas écrit depuis plusieurs jours, c’est dû à mon travail, et tout le dérangement causé par ce travail.

Embrasse René pour moi et reçois les meilleurs baisers de ton fils

Henri

Une bisette à Marcel (Bellvert) et Bichette et mon  meilleur souvenir à Mr et Mme Jourda.

 

 

Le 26 février 1915                                    

Ma chère maman,

Mes lettres sont comme les communiqués officiels, toujours rien de nouveau ou d’intéressant à te signaler. Je reçois régulièrement de tes nouvelles, ce qui prouve que les boches n’ont pas encore empêché les relations avec la métropole malgré leurs annonces.

Maurice Chemeau s’est embarqué pour la France, il vient lui aussi nous prêter son concours. René culotte dur j’espère et je l’excuse presque de ne pas m’écrire ; pourtant que serai-ce de me sacrifier 10mn ? Gaston non plus ne m’écrit pas. J’espère que s’il vient sur le front il le fera plus souvent.

Je t’embrasse bien fort ainsi que René, grand mère, cousine et tout le monde chez tante, ton fils qui pense à toi

Henri

 

Le 1er mars 1915    reçue le 8

Ma chère maman,

Voilà  4 ou 5 jours que j‘étais malade, ou plutôt fatigué dans une ambulance,  je ne te l’avais pas dit plus tôt pour ne pas d’inquiéter, mais maintenant que ce gros rhume est passé, tu n’as plus à te faire de mauvais sang. Le major, un chic type, m’envoie pour 15 jours au repos à Chalons ; ce qui fait que jusqu’au 15 mars, je vais pouvoir un peu profiter de la vie de garnison. Ma foi, après, je reprendrai ma place avec les autres, jusqu’au repos final conséquence de notre victoire sur les boches ! Je tousse encore un peu mais les pastilles que Mme Lacretelle m’a envoyées, et que j’ai encore, vont me servir. Je t’écrirai plus longuement demain car je prends à 2h1/2 le train pour Chalons.

Envoie moi toujours mes lettres au même endroit on me les fait parvenir

Je t’embrasse bien fort

Henri

 

Le 5 mars 1915      reçue le 8

Ma chère maman,

Me voici arrivé à ma dernière destination. Je suis pour quelques jours dans un hôpital de convalescence à Roanne dans la Loire.

Dorénavant ne m’écris plus, car je peux changer d’un moment à l’autre. Envoies moi si tu le peux un mandat télégraphique mais ne m’envoie pas moins de 10f. Je pense que j’aurais la bonne fortune d’aller peut-être en permission te voir. Quelle joie si cela se réalise. Mais je n’y passerai sans doute que 8 jours.

Je t’écrirai longuement demain. Ton fils  Henri

 

Orléans ville le 6 mars 1915                                           Lettre de Gaston

Ma chère maman,

 J’ai fait un très bon voyage. Le train était bondé et pour pouvoir me reposer, j’ai été obligé de prendre un supplément de 2ème classe à Perrégaux. J’étais avec Chatroune et nous avons eu un compartiment à nous seuls. J’ai pu dormir 5 heures de suite ce qui m’a grandement reposé et préparé à mon examen de ce matin et à celui de ce soir. Je ne sais si c’est parce que c’était lendemain de fête et de permission mais on nous a fait faire aujourd’hui 9 heures d’exercice et ce qui m’étonne le plus dans tout cela c’est d’être encore dispo ce soir.

Je t’écris de la devanture d’un café et dans la salle il y a un soldat qui joue du piano. Il joue très bien et cela me rappelle le temps où j’écoutais Claire. Comme il s’est passé de choses  depuis ce temps –là et comme il s’en passera encore beaucoup avant que cela revienne.

J’ai bon espoir et l’espoir fait vivre.

Je me suis laissé annoncer ce soir une bonne nouvelle qui m’a été donnée sous toutes réserves. Il parait qu’une grande quantité de cadres existant actuellement à Orléans ville seront pris pour instruire la classe 16 à Alger.

Tu penses bien que je serais heureux d’aller faire l’instruction de René ; nous pourrions facilement être dans la même compagnie et tu serais bien plus tranquille de le savoir près de moi.

Mais rien n’est encore fait et c’est peut-être comme nous disons un rapport de « tinette ».

Le temps a été splendide aujourd’hui, le soleil piquait un peu mais une bise assez fraîche adoucissait la chaleur.

Je te quitte. J’ai reçu aujourd’hui une lettre d’un copain parti au dernier convoi et qui trouve mon silence un peu long, je vais lui répondre.

Embrasse tout le monde pour moi sans oublier Riquet et toi reçois de gros baisers de ton fils

Gaston

Gaston - debout 1er à droite 

 

 

Le 12 mars 1915 -- 4h du soir

Ma chère maman

Je viens de passer la visite pour les congés de convalescence ; j’ai obtenu 1 mois que j’irai passer auprès de toi ! Tu t’imagines ma joie ! Revoir ceux que l’on ne pensait plus jamais revoir : Je ne pars pas encore car je travaille ici dans le bureau de l’hôpital ; mais ma permission ne sera datée que Le Jour de mon départ ; j’espère et je pense passer par Alger, j’en profiterai donc pour voir Gaston et toute la famille et même je pousserai jusqu’à OA.

Ne m’attends pas avant 8 ou 10 jours. Ne m’écris plus dès réception de cette lettre. Te préviendrai pour mon arrivée.

Je t’embrasse bien fort

Henri

 

 VERS 1915 (2)

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