Correspondance de poilus - 1919 - 1975

 

Henri, Gaston et René écrivaient à leur maman, Thérèse, ou leur soeur Claire, mais également à leurs tantes ou oncles. Certaines lettres étaient complétées par la maman ou la soeur et étaient ainsi transmises à d'autres membres de la famille, tous en Algérie. Ces textes figurent en rouge.

 

 

Saint-Denis le 10-2-19

 Ma chère maman,                                                dernière lettre de René avant son retour en Algérie

Pas de lettres depuis plus de 10 jours . Je ne comprends pas ton silence. Il est vrai que c’est pendant cette semaine que tu as été à Alger et là-bas on n’a pas du te laisser le temps de m’écrire. J’espère avoir de tes nouvelles demain ou après demain.

Ici toujours le même travail. La température s’est rafraichie sensiblement car hier il y avait 17° en dessous de zéro. Ce n’était pas le moment de mettre le nez dehors, on aurait eu des glaçons sous les narines. Certains tramways étaient arrêtés par suite de l’impossibilité de faire marcher les aiguilles. Aujourd’hui tout est encore recouvert de neige, mais le temps est superbe. Si le soleil d’Algérie était là, il se chargerait bien de faire fondre toute la glace, mais celui d’ici semble plutôt les durcir pour pouvoir admirer les gens qui se fichent par terre.

Les permissions pour l’Algérie sont toujours suspendues, je ne m’en plains pas trop, il ne fait pas bon voyager en ce moment.

Bons baisers à tous, les meilleurs de ton fils

René

Ma petite femme,

Bons baisers de ton chéri

C’était sur cette route qu’un va et vient de gens endimanchés (car on trouva le moyen de nous faire voyager le 2 juin de pentecôte) qui, pour des vaincus n’avaient pas du tout l’air de s’en faire beaucoup. Des couples s’enlaçaient tendrement, et ce n’était que rire et jeux dans tous les groupes.

Naturellement cela me rendait un peu jaloux de voir tous ces jeunes gens en civil alors que moi qui nous, plutôt, les vainqueurs, avec des 6 et 7 ans de service, sommes encore là, loin de chez nous, de nos intérêts.

Oui ! Je puis dire que l’on se fiche de nous. Ah ! Ils me font rire les français quand ils se disent indisciplinés, je suis certain que si on les tenait encore 5 ou 6 mois, pas un seul ne manquerait.


Je n’ai pas de lettre de toi depuis plusieurs jours. Je ne m’en étonne pas à cause de ce déplacement.

Continue à m’écrire à Saint-Leu-D’esserent, nous sommes de nouveau appelés à changer d’adresse.
Je t’envoie mes meilleurs baisers ma chérie, et toutes mes caresses les meilleures

Ton Henry

1Oh1/2, souvent je vais me coucher en pensant beaucoup à toi ma belle. H

 

 

 

Florsheim, le  14 juin 1919

Ma petite femme

Ce soir je vais me coucher de bonne heure, car demain dimanche je vais avoir à passer une journée assez fatigante. Je vais faire à Mayence un match de football,  une sixte ; c'est-à-dire que notre équipe devra jouer contre les six meilleures équipes de la Xe Armée. Je doute fort que nous soyons vainqueurs, car notre équipe est sérieusement handicapée par l’absence de deux de nos meilleurs joueurs.

Enfin, cela occupera ma journée, puisque je pars à 5 h du matin et que je ne rentrerais que vers 11 h du soir. Que feras-tu, toi ma chérie, de ton dimanche ?

J’espère que tu consacreras une petite demi-heure à m’écrire. Je te l’ai déjà dit, j’ai bien besoin  de tes lettes. Aussi ne me néglige pas, je t’en prie.

Les affaires ne marchent pas aussi bien que je l’espérais et j’ai bien peur que le boche ne relève la tête. Que peut-il faire le malheureux ? Cela malgré tout nous coutera encore la vie de quelques hommes, mais qu’est-ce qu’il va prendre le boche !

La chaleur ici continue à être étouffante. Je ne sais ce que vous devez supporter là-bas. Et pourtant, même s’il fait très chaud, n’est-ce-pas, auprès de toi, que je serai le plus heureux des hommes ?

Qu’il me tarde de t’avoir dans mes bras et de t’aimer comme tu sais que je t’aime.

Je t’embrasse tout toi de tout moi

Ton Henry

  

  

Florsheim

Le 17/6/19

Ma chérie

Voilà un petit coin agréable de ce pays où je loge. La rivière s’appelle le Main, son cours est relativement large.
C’est à ce bac que je termine souvent mes promenades après déjeuner. Tout est calme pour le moment ; en sera-t-il de même à la fin de la semaine ? Mille bons baisers et meilleures caresses de ton Henry.

 

Le 3 juillet 19

Ma chérie,

Un mot en vitesse, sommes toujours au même endroit, et toujours je m’ennuie après toi.

Les journaux d’hier ne précisent rien au sujet des choses 10 et 11, et cela n’est pas fait ^pour diminuer mon cafard. Enfin, j’espère que fin Aout me verra auprès de toi ma chérie, et pour toujours.

Bons baisers à tous,

Les meilleurs de ton Henry

 

 

 

 

Saint-Leu-D’esserent, 11 septembre 1919                      Famille Barbier 

Monsieur Sauer,

Excusez-moi de ne pas avoir encore répondu à votre carte nous annonçant votre retour en Algérie. Vous devez être bienheureux et votre famille aussi,  que ce long cauchemar soit enfin terminé. Nous avons tous regretté que vous ne soyez pas venu à St-Leu avant votre départ car il est peu probable que nous nous rencontrions à moins que vous ne veniez faire un voyage en France (pas dans les mêmes conditions que cette fois-ci) et nous espérons bien que dans ce cas, vous viendriez nous présenter Mme Sauer.

Je ne sais si vous avez reçu les dernières cartes que Marcelle vous a envoyées en Allemagne et dans les quelles elle vous remerciait de votre gentil souvenir, si vous ne les avez pas reçues, je tenais à vous réitérer nos remerciements car ça nous a fait bien plaisir à tous deux.

Nous sommes bien contents de savoir que vous avez trouvé une situation.

 

 

 

1969, Correspondance de mon grand père à ses trois enfants, après avoir reçu une

sixième médaille.

Perpignan le 31 octobre 1969

Chers Lucette, René, Gilou et familles

Vous trouverez ci-joint un article sur « Ceux de Verdun », ainsi qu’une photo qui vous permettra de me reconnaître.
Ayant désiré, depuis déjà plusieurs mois, d’adhérer à la section régionale de l’association des rescapés de cette longue et  pénible bataille, j’ai donc du fournir quelques pièces militaires justificatives de ma présence dans une unité combattante ayant participé à ces combats un peu particuliers, et extrêmement dangereux puisque, en six mois, il y a eu 400 000 tués et un nombre considérable de blessés uniquement dans ce secteur de 50 km de long.

Le président du groupe catalan m’ayant demandé si j’acceptais de recevoir la médaille commémorative j’ai naturellement accepté et, dimanche dernier, une réunion importante organisée comme tous les ans du reste, nous rassemblait sur la Pace de Verdun, place voisine de la mairie et  de la Préfecture.

Un défilé (auquel je ne pus prendre part) précédait une réunion générale et a parcouru les rues principales de la ville : la musique municipale participait et animait ce groupement… Tout le monde se retrouva sur la place prévue ; maman, tata Lucienne et moi-même attendions à la terrasse d’un café voisin l’arrivée des participants et des récipiendaires (4) auxquels j’eus vite fait de me joindre. Musique, et voilà le général qui passe…etc  signale l’arrivée du Préfet et sa suite, Marseillaise, puis chants patriotiques exécutés par une chorale importante, salut aux morts, et les quatre passent sur le podium (voir photo) 3 pieds noirs et un catalan ; nous sommes épinglés par le président, et le préfet nous rend nos diplômes. La musique se remet en route et entraîne un groupe important vers la salle ARAGO (salon d’honneur du maire) ou un apéritif était offert par le maire. J’ai omis de me rendre à l’abreuvoir et grand mie m’a rappelé cette réunion alors que nous avions déjà entamé les hors d’œuvre (nous déjeunions au restaurant de la Loge, placé en face de la mairie) lorsque nous vîmes les convives invités arriver et s’introduire dans la mairie ; je ne pouvais pas abandonner mes convives pour aller déguster une anisette…. n’est-ce pas ?

Vous remarquerez sur cette photo la magnifique grille en fer forgé ainsi que le disque de circulation / sens interdit et les médaillés dont la médaille sur laquelle est inscrit : « on ne passe pas » : tout cela semble indiquer qu’il  n‘est pas facile de voir le maire.

Me voilà donc titulaire de SIX décorations, mais, malheureusement pas une seule ne donne droit à pension… Il serait question d’attribuer médaille militaire avec pension  (3FN par an) aux soldats qui ont été blessés et ont séjourné plusieurs années sur le front dans une unité combattante… je réponds aux conditions prévues : avec 7 ans et 2mois de service militaire et une blessure, je devrais même avoir droit à une retraite de sous officier tout au moins la moitié puisque je suis resté 1 300 jours et nuits sur le front, soit 3 ans et 5 mois.

Vous êtes maintenant fixés et même si l’un de vous ou de vos descendants sont exonérés du service militaire je considère que j’ai fait leur part et pour moi et pour plusieurs d’entre eux.

Pas d’autres nouvelles à vous signaler mais seulement vous confirmer que Luisette Gilou : ils ont du vous écrire ne nous visiteront que le samedi 8 novembre pour déjeuner. Maman et tata Lucienne s’activent pour le repas du matin ; samedi nous aurons les Chevance à déjeuner, nous aurions aimé les réunir et vous voir lors du passage de Gilouisette ; nous ne décommandons pas cette invitation, la lettre de Louisette ne nous étant parvenue qu’hier au soir.

De l’autre côté de la barricade, les quatre dames canastent sans caqueter ce qui m’a permis de dormir, ou mieux de siester jusqu’à l’heure du thé. Que puis-je vous dire encore alors que tout le long de ces lignes il n’a été question que de MOI…

Quelques baisers à vous répartir entre vous de la part des 3 vieux que nous sommes.

 

Complément – Au cours de cette journée, j’ai vécu certains moments avec beaucoup  d’émotion en pensant à mes deux jeunes frères, Gaston et René. Le premier appelé dès le début de la guerre fut envoyé au front comme zouave, après 5 mois d’instruction militaire, sérieusement blessé à a fin de la guerre, blessure qui entraina l’amputation d’une jambe, et il n’avait que 24 ans…. ; quant à René, également appelé en fin 1914, il fut naturellement incorporé aux zouaves et rapidement envoyé en lignes pour y être blessé après plusieurs mois de combat, puis gazé à l’ypérite, il ne quitta pas pour autant la zone de combat où, mal soigné, il en supporta les conséquences tout le long de sa vie. Tous les deux vécurent leurs dernières années de vie en supportant tous les troubles occasionnés par ces blessures et furent emportés prématurément. Il en fut de même pour Albert Jouve, qui, intoxiqué au cours du traitement d’un blessé supporta toute sa vie les troubles occasionnés par les séquelles d’un empoisonnement du sang, il partit prématurément lui aussi.

Je n’oublierai pas naturellement mes cousins germains Louis Fouque et Alexandre Sauer, l’un artilleur, l’autre Zouaves, mon 2é beau-frère Brogat, chasseur d’Afrique et également Lucien Bellvert qui lui alla combattre en extrême orient ; tous firent la guerre en entier.

Enfin toutes les familles françaises ou espagnoles ou italiennes d’origine que l’on insulte en les dénommant « pieds noirs » subirent les mêmes sacrifices que les familles françaises de notre patrie.

A noter qu’en 1939 et en 1944-45  les sacrifices des français algériens furent encore supérieurs à ceux des français (toutes proportions gardées) Mais tout cela mes chers parents le savent bien et seuls les français de France semblent l’ignorer.

Je ne comprends du reste pas pourquoi  les dirigeants des associations des Algériens chrétiens ne publient pas,  dans leurs journaux, les statistiques officielles détaillées des sacrifices supportés par toutes les familles algériennes chrétiennes. Je souligne ce mot car je considère les tirailleurs musulmans à classer dans une autre série ( à l’exception des cadres français  toutefois, puisque j’en étais) à noter que dans cette série, qui ne fut pas épargnée, il y eu un pourcentage de morts aussi élevé que  dans les régiments d’infanterie française… et leur souvenir reste présent dans ma mémoire puisque j’étais avec eux pendant 4 ans au cours de la guerre.

Je termine donc cet exposé et je désirerais qu’il soit communiqué à mes petits enfants. Henri

 

 

En 1975 - 57 ans après la fin de la guerre, et quelques jours avant son décès Henri

délirait dans son lit,  pensant qu'il était blessé  et dans une tranchée. 

 

 

 

 

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