1913

Henri, Gaston et René écrivaient à leur maman, Thérèse, ou leur soeur Claire, mais également à leurs tantes ou oncles. Certaines lettres étaient complétées par la maman ou la soeur et étaient ainsi transmises à d'autres membres de la famille, tous en Algérie. Ces textes figurent en rouge.

La fiancée d'Henri, sa cousine germaine, se nomme Claire Brogat.

Périgueux le 28 mai 1913                                    

Ma chère Maman, 

Enfin nous voilà de retour à Périgueux après 4 jours de marche et 184 km dans les jambes. Jamais je n’aurais cru que l’on pouvait faire tant de chemin à pied, et surtout chargés comme nous l’étions. Il a fait pendant ces 15 jours un temps splendide et une chaleur algérienne pendant les 4 jours de retour.

Dans la carte que je t’ai envoyée de Nontron, je t’ai dit que nous étions logés chez l’habitant. J’étais avec un de mes camarades logé chez de très braves gens, une famille d’ouvriers charrons, dont le père est un vétéran de 1870. Nous avons pris possession de notre chambre dès notre arrivée, on nous a préparé à chacun un grand verre de vin rosé qui nous a un peu remontés, et après nous être changés, ils nous ont fait manger la soupe avec eux, ne nous retenant pas car ils avaient juste pour eux, car ils ne nous attendaient que vers midi. Avant de partir, ils nous ont fait promettre de diner avec eux, voyant que cela leur faisait réellement plaisir, nous n’avons pu refuser. Nous avons très bien dîné le soir avec eux et nous avions apporté une douzaine de gâteaux.

A Nontron les soldats sont très bien vus et les habitants étaient tous sur notre passage pour nous voir passer. A Brantome, les habitants sont moins enthousiastes, l’écurie où nous étions logés était si dégoutante et sentait tellement le fumier que j’ai loué un lit pour la nuit. Je t’assure que je ne mettais pas beaucoup de temps à m’endormir aussi bien dans la paille que dans le lit.

Ces quinze jours de manœuvres se sont passés très vite ; si l’on a eu un peu de fatigue, par contre la vie a été moins monotone, néanmoins c’est avec beaucoup de plaisir que je suis entré ce matin dans une chambrée et c’est encore avec plus de charme que je me suis couché pour faire la sieste. L’étape Brantome Périgueux a été assez dure (26) km car le soleil tapait fort sur moi. A la dernière pose, le capitaine nous a fait un discours patriotique au sujet de la loi des trois ans recommandant aussi aux hommes de la classe de ne se livrer à aucune manifestation car elles seraient sévèrement réprimées.

Je ne crois pas qu’avec 50° une manifestation soit à craindre car la discipline est sévère et en général les capitaines ont tous leurs hommes dans la main.

Comme je te l’ai dit dans une lettre, j’ai reçu mon mandat qu’à Brantome et je t’assure qu’il me faisait bien besoin ; quant à l’état de mes finances,  puisque tu me demandes où il en est, j’ai en poche 28 sous ; tu vois que ce n’est pas beaucoup, et je t’assure que je n’ai dépensé que le strict nécessaire. Au commencement du mois prochain vers le 5 ou le 6 envoie-moi 5f (auxquels tu ajouteras les 5f de tante Lucie que je remercie beaucoup de penser à moi et à laquelle je vais écrire au plus tôt pour la remercier. J’ai plusieurs lettres en retard, je les écrirai demain. Il est 8heure et demi, je vais faire mon lit et me coucher. Je te quitte ma chère mère en t’embrassant bien fort et en embrassant tout le monde de chez tante et à la maison. Je vais écrire aussi le plus tôt à Louis. 

Ton fils qui t’aime bien

Henri 

Pourquoi ne m’envoies tu pas ma photo, celle qu’Albert m’a faite, joins y plusieurs prises par lui avant mon départ et celles de Gaston, René et Claire

Périgueux le 8 juin 1913                                  

 Ma chère maman, 

Excuse moi si j’ai un peu tardé à t’écrire, je n’avais absolument rien d’intéressant à te raconter, la vie ici est tellement pareille ! Les actes de chaque jour sont à peu de chose près une répétition de ceux de la veille.

Les marches se font maintenant de très bonne heure, à cause de la chaleur, nous partons à 4 heures du matin et sommes de retour vers 10 h. Heureusement que les routes sont bordées presque toutes d’arbres qui nous protègent des ardeurs du soleil.

Presque tous les arbres commencent à être couverts de fruits mais, défense d’y toucher, les cerises et les fraises sont en assez grandes quantités.

Hier pendant une marche, je faisais partie d’une patrouille devant aller explorer une forêt ; nous sommes tombés sur des fraises sauvages en assez grande quantité, je t’assure que j’en ai mangées avec plaisir, elles n’étaient pas tout à fait mûres mais elles étaient bonnes quand même ;

Gaston et René ne vont sans doute pas tarder à passer leur examen. Ont-ils l’espoir d’être reçus ? Je pense qu’ils piochent dur ; surtout René qui est un peu en retard je crois.

A propos d’examen, celui d’élève caporal pour la compagnie est fini, je me suis classé 4ème sur 17 et je suis le 1er des engagés qui sont au nombre de 6. Il est vrai que j’ai culoté et que c’est un peu la récompense de mes efforts. Cette nouvelle n’est pas encore officielle c'est-à-dire que le capitaine ne nous en a pas encore fait part. Je sais ces résultats par Bessrirh qui a fait le classement (j’ai souligné pour la compagnie parce qu’il y aura peut être un examen pour le bataillon).

Je n’ai encore aujourd’hui aucune nouvelle de la maison, comment cela se fait-il ? Si tu n’as pas le temps de m’écrire, que Gaston ou René le fassent. Claire ne m’a pas encore envoyé un mot depuis 3 mois que je suis ici. Je vais lui envoyer une carte et lui passer un savon.

Je n’ai pas encore écrit à Albert, je ne sais ce qu’il doit penser de moi ; tu devrais m’excuser auprès de lui car ma préparation à mon examen me prenait tout mon temps. Je vais tacher de lui écrire cette semaine.

Autre sujet, mes chaussettes sont presque usées, et presque plus mettables ! Si tu  as l’occasion de m’envoyer une caisse (fermant à clef de 30cm de long, 15 de haut et 25 de large) mets y donc quelques paires, j’en achèterai dès que j’aurai reçu ton mandat.

Ne sais-tu pas si monsieur Lasserre viendra cette année à Périgueux ? Je sais que monsieur Gavoreau doit y venir mais je ne connais pas la date de son départ. Dans tous les cas, chaque fois que tu pourras m’envoyer par quelqu’un une petite caisse de conserves d’épicerie, elle sera la bienvenue. 

Ma chère mère, je te quitte en t’embrassant bien fort et en te priant d’embrasser tout le monde à la maison et chez tante. Encore un baiser de ton fils,

Henri 

Envoie moi des photos je n’en ai que deux de celles qui ont été prises par Albert chez tante. Je tiens absolument à avoir les autres, il en a pris huit. Je te remercie d’avance et je t’embrasse encore ; ton fils Henri

Périgueux le 25 février 1914                                                 

 Ma chère maman

 Ne marchant pas aujourd’hui, car je remplace le caporal de la semaine, j’ai un peu de temps pour t’écrire. Je suis dans la chambre des malades (qui sont peu atteints), et je dois les surveiller. J’en profite pour étudier une leçon de géographie que l’on doit réciter ce soir.

Le nombre de malades diminue beaucoup ; et à la Cie il n’y en a que trois ou quatre (peu atteints).

Hier en fait de mardi gras, quoique ayant quartier libre l’après midi, nous avons travaillé notre géographie. En ville, quand nous sommes sortis, il y avait très peu d’animation, quelques masques et encore quels masques qui se promenaient. J’espère qu’à Oran, les Oranais se sont un peu plus amusés que les Périgourdins, qui ma foi, ont l’esprit bien tranquille et peu bruyant !

Je n’ai pas reçu ta lettre aujourd’hui, je l’aurai peut être ce soir. J’ai reçu ton médicament ; comme en ce moment on ne fatigue pas beaucoup, je ne prendrai de ces pilules que quelques temps avant les marches, qui seront sans doute retardées à cause de l’état sanitaire.

Dimanche dernier nous devions encore aller à Bordeaux ; tout le monde avait ses permissions, quand au dernier moment a paru un ordre du Ministre de la guerre supprimant toutes les permissions pendant les fêtes de carnaval. Tu penses si nous étions contents !!! Il a fallu immédiatement télégraphier à l’équipe qui nous attendait et à laquelle nous avons joué deux fois le même tour.

Le temps est à la pluie depuis samedi dernier, et je crois que maintenant jusqu’au mois d’avril, on ne verra plus souvent le soleil. Enfin, étant soldat, je dois aimer la pluie, car pendant qu’il pleut on ne marche pas, du reste un proverbe qui a cours ici, est celui-ci :

« Pompez, pompez Seigneur pour le bien de la terre et le repos du militaire. »

Quand on ne marche pas, je fais à mon escouade des théories, et cela me fait revoir mon règlement militaire, sur lequel il faut être très calé à l’examen.

Je te charge, maman d’embrasser mes frères pour moi, et reçois de gros baisers de ton fils Henri ; J’attends une lettre de Gaston et René (dont je n’ai pas encore vu une lettre) me donnant des nouvelles du carnaval à Oran. H

J’ai reçu aujourd’hui ta lettre, j’espère que tu vas te soigner. Je vais écrire de nouveau à tante, car je l’ai déjà fait dès réception de son mandat.

Je t’embrasse

Henri

 

 

Pompignac le 8 avril 1914                                     Lettre de GASTON

Ma chère maman,

Tu as du recevoir mon télégramme t’annonçant mon séjour à Bordeaux puis mon séjour à Pompignac à 12 km de Bordeaux. Nous restons ici quelques temps encore, nous rentrons les foins achetés par le gouvernement aux propriétaires du village. Nous sommes bien ici, tu n’en doutes pas. Couchons et dormons à l’hôtel et sommes d’une façon générale très bien reçus. Je t’avoue volontiers que je resterai ici jusqu’à la fin et davantage et même plus longtemps encore.

Si tu as des nouvelles de René et Henri, je voudrais bien que tu m’en donnes mais  il faudra attendre que j’aie une adresse fixe. Tu peux tout de même m’adresser une lettre à l’adresse suivante : nom et qualité, 2ème zouave, 51 compagnie Camp de Satonnay (Lyon). Peut être la recevrais-je.

 J’embrasse tout le monde chez tante Lucie et x chez la famille Jouve, à toi mille gros baisers de

Gaston

  

Périgueux le 1er aout 1914                                     télégramme d’Henri

Mes chers parents, ma chère maman

C’est le dernier jour aujourd’hui que nous puissions sortir ; l’ordre de mobilisation est lancé, c’est avec beaucoup de regret que je partirai sans vous avoir embrassés à tous ; mais espérons que le dieu de la guerre me sera favorable, et quoiqu’en faisant toujours mon devoir j’aurai peut-être la chance d’être un peu épargné. Advienne que pourra, et comme les arabes, je pars en disant « mecktoub ».

Dans la chambre que nous avons en ville, différentes choses m’appartenant s’y trouvent. C’est la cousine de madame Lacretelle qui aura la clef de cette chambre ; mais je n’ai rien de bien important  que l’on puisse t’envoyer dès maintenant. Bettrich ne tardera  pas à partir en congé de convalescence pour Oran ; il te donnera de nos nouvelles de vive voix, il regrette beaucoup de ne pas partir avec nous ; il a beaucoup pleuré mais les médecins n’ont pas voulu le laisser partir. Tu m’écriras toujours à la même adresse. Tu as du recevoir une dépêche te disant de m’envoyer un mandat télégraphique ; tu ne m’enverras plus d’argent à partir de ce moment-là car beaucoup de lettres doivent se perdre et ce ne sera pas prudent, à moins d’une demande de ma part, ne m’envoie donc plus d’argent.

Je te charge ma chère maman, d’embrasser tout le monde chez tante Adèle de ma part, dis leur bien qu’ils m’écrivent quelques fois car si quelques lettres s’égarent d’autres au moins arriveront, et que je ne sois plus très longtemps sans de vos nouvelles. Chez cousine Maria embrasse les tous pour moi ; beaucoup de baisers, à cousine. Quant à toi, ma chère mère je t’embrasse de toutes mes forces et pense bien que ma pensée ira toujours et à tous les moments vers toi. Embrasse aussi mes frères, je penserai beaucoup à eux. Encore une fois je vous embrasse tous, votre enfant Henri

 

  

Samedi 12 septembre 1914                                            Henri

Ma chère maman,

Je t’écris sur le bord d’une route française, nous sommes à la poursuite de l’armée allemande. Comme tu t’en doutes, puisque je t’écris, je suis sain et sauf jusqu’à présent. Marie et Friess aussi, quant à ce pauvre Armand, il a été tué par un éclat d’arbre au cœur. Tu penses si la mort de mon meilleur ami m’a désespéré. Il n’avait aucune blessure extérieure mais le choc a dû lui briser une côte qui est entrée sans doute dans le cœur. Il est mort sur le coup. Je t’enverrai sa ceinture où il avait de l’argent, tu la remettras à sa pauvre mère. Le cycliste des postes ne va pas tarder à passer, aussi je te quitte et t’écrirai au plus tôt, envoie moi beaucoup de nouvelles

Je t’embrasse de toutes mes forces

Henri

  

 

Dimanche 20 septembre 1914                             

Reçue le 1er octobre 

Ma chère maman

 Voilà 1 mois moins 2 jours que j’ai reçu le baptême du feu, plus heureux que bien d’autres je suis encore sain et sauf. Cela durera-t-il longtemps ? Après avoir évité la mort tant de fois j’espère retrouver un jour ma chère maman et alors quel bonheur ! ! La France aura  finalement la victoire et connaîtra la folle tranquillité !!

Comme le font mes camarades je vais faire venir de Périgueux un peu de chocolat (1l1/2) ne t’étonne pas de recevoir un jour une facture. Marie et Friess se portent bien. Embrasse tout le monde pour moi. Ton fils

Henri



  

28 septembre 1914 reçue le 5/10  retourne moi les cartes TS

Ma chère maman,

Toujours une santé aussi bonne ; le froid seul m’est un peu sensible, mais je m’y habitue. Je reçois régulièrement de vos nouvelles, est-ce pour vous la même chose ? Nous sommes très bien nourris, et je t’assure que si le canon ne tonnait pas si souvent et si fort l’on se croirait en manœuvre. Si la victoire nous sourit, la fin de la guerre ne tardera pas, et alors quel long repos !! Je vous embrasse tous bien fort. De gros baisers de ton fils

Henri

Le 15 octobre 1914                                                      lettre d’Henri à Claire, sa sœur           

Ma chère Claire,

C’est donc moi qui suis obligé de t’écrire le premier, j’espère que dès réception de cette carte, vite une réponse. Et le petit Henri se porte bien, j’espère ? Envoies moi donc une de ses photos petit format. Je me porte toujours bien ; les balles m’épargnent jusqu’à présent. Serais-je parmi les heureux qui reviennent ? Mecktoub disent les arabes, et je pense comme eux. Vie en ce moment pas trop fatigante, parce qu’inactive, mais que nous réserve l’avenir. Je te charge d’embrasser pour moi la famille Jouve. De grosses caresses à Henri. Et pour toi et Albert des baisers de votre frère.

Henri

 

 

Le 26 octobre 1914                                   

 Ma chère Maman 

J’ai bien reçu hier soir les cartes que tu m’as envoyées, je les ai tout de suite expédiées aux adresses indiquées. Tâche de m’envoyer 2 cravates genre régate ou cavalière assez longues pour remplacer mes cravates de soldat. As-tu reçu une lettre recommandée. IL commence à faire froid, ces deux nuits passées surtout, mais comme j’ai la veine de ne pas prendre la garde, grâce à mes fonctions, je dors presque toutes mes nuits tranquillement  dans une tranchée où un bon poêle brûle presque toute la nuit. Je te quitte ma chère maman et t’embrasse bien fort ainsi que René dont j’attends toujours les nouvelles.

 Henri

Avec les chaussettes, envoie moi aussi au moins 1m de toile cirée très souple.

 

 

 Le 9 novembre 1914                        

 Ma chère maman,

 J’ai reçu aujourd’hui ta carte du 26 octobre et le paquet de chocolat et chaussettes de laine que tu as eu la gentillesse de m’envoyer. Les pastilles de réglisse me seront bien utiles ; je les ai mises de côté pour le cas, fort peu probable, où je m’enrhumerai (tu sais que j’ai la gorge très forte). Ne m’envoie plus rien avant que je te le demande, car j’ai absolument tout ce qu’il me faut. Mon sac est plein d’effets de rechange. J’ai des effets pour plus d’un mois, car tu penses bien qu’on ne se change pas de linge toutes les semaines. Encore une fois merci. Embrasse tout le monde pour moi. De gros baisers de ton fils.

Henri

Je t’ai envoyé quelques lettres à Tlemcen, je ne le ferai plus jusqu’à ce que tu m’avises de ton changement

 

 

Le 12 novembre 1914 

Ma chère maman, 

Toujours rien de nouveau à te raconter, toujours en position d’attente. Je suis allé voir Mavie et Friess que je n’avais pas vus depuis 4 ou 5 jours ; nous avons causé plus de 2 heures ensemble de nos bons moments passés à Périgueux. Au sujet de la ceinture d’Armand, t’ai-je dit que celui à qui je l’avais remise a eu une certaine somme de cet argent volée à l’hôpital de Chalons. J’espère quand même qu’il aura expédié la ceinture et le restant de l’argent. Suis toujours bien portant. Pas reçu de lettres de toi depuis 2 jours. Je t’embrasse. Ton fils

Henri

 

 

 Le 16 novembre 1914 

Ma chère Maman, 

Je suis toujours bien portant, toujours au même endroit. Temps horrible pendant deux jours, mais aujourd’hui un soleil magnifique sèche la boue. Reçu ta longue lettre et les nouvelles que tu m’y donnes m’ont fait bien plaisir.

Je t’écrirai la prochaine fois une longue lettre. Je t’embrasse bien fort. Ton fils

Henri

 

 

 Le 21 novembre 1914  reçue le 29 

Ma Chère maman,

Nous sommes toujours au même endroit, tout est calme par ici où les allemands ne sont pas bien nombreux. Toujours bien nourris, nous ne serions pas trop à plaindre si le froid n’avait pas augmenté ; mais il gèle toutes les nuits depuis trois jours. Heureusement que dans la journée un bon soleil nous remet un peu.

Je n’ai pas de lettre de toi depuis 3 jours ; ceci est peut être dû aux courriers qui ne doivent pas traverser en grande confiance la méditerranée.

On nous apprend l’échec complet des allemands dans le Nord, et la marche victorieuse des Russes, ce qui va, je l’espère, hâter la fin de cette guerre.

L’hiver rigoureux de l’année dernière m’a accoutumé au froid, et j’espère ne pas trop souffrir, ou du moins le supporter sans être malade.

L’état sanitaire est ici excellent, pas une seule trace de maladie épidémique ; un peu de dysenterie au début a été vite combattue et vaincue.

Vois-tu quelques fois cette pauvre Madame Lacretelle ? Je n’ose lui écrire, puisqu’elle a l’espoir que son fils vit ! Mais j’aimerais bien savoir sur quoi elle se base pour affirmer cela, et qui lui a donné des nouvelles d’Armand.  Renseigne-moi car je voudrais bien le croire encore vivant, même prisonnier ! Cela me consolerait.

Gaston est-il toujours à Alger ? Ne sait-il pas encore quand il partira ?

Beaucoup de blessés des premiers jours reviennent sur le front. Dans le régiment nous ne sommes pas bien nombreux, ceux qui ont fait toute la campagne sans interruption, à peine 25 par Cie sur 250. Nous avons été bien éprouvés au début.

Donne de mes nouvelles à toute la famille et embrasse bien tout le monde pour moi. Et pour toi de gros baisers de ton fils

Henri

Chère cousine, je vous envoie cette lettre d’Henri et une lettre de tante clotilde. Je ne vous écris qu’un petit mot car il est tard et mon fils commence à s’impatienter, il a faim. Petit Riquet vous envoie une grosse bisette et moi, ma chère cousine je vous embrasse bien fort.

Votre clairette  (sœur d’Henri)

 

 

 

   

Le 30 novembre 1914   reçue le 14 décembre                   

Ma chère maman,

 

Il fait depuis hier un temps magnifique et malgré le ciel découvert, il ne fait pas trop froid. Je reviens de prendre mon chocolat du matin avec du pain grillé ; cela t’étonnera et pourtant c’est vrai. Nous sommes en 2è ligne et nous trouvons au village quoiqu’inhabité, du lait ; j’ai eu l’occasion d’acheter du chocolat et j’en fais faire.

On trouve à acheter différentes choses par l’intermédiaire des infirmiers quand ils vont en arrière pour amener des malades ou des blessés. Avant-hier au soir nous avons fait un grand « chahut », pour célébrer la victoire Russe, le général d’armée avait prescrit qu’à 10h l’artillerie tirerait pendant ¼ d’heure et qu’à ce moment là nous crierions tous ensemble « vive la France ». Tu penses si nous avons crié fort à l’heure dite. Tout d’un coup, tous les canons de notre ligne se mirent à tirer à toute vitesse. Je t’assure que joints à nos cris cela devait faire un joli « chahut » et qu’ils ont dû avoir une belle alerte, ceux d’en face.

Le 4 décembre Je continue cette lettre commencée que j’avais cru égarée et que je retrouve maintenant dans la poche de ma capote. Nous venons de passer trois nuits en première ligne, nuits très tranquilles. Nous retournons ce soir en 2è ligne et c’est ainsi la navette depuis le 18 octobre, c'est-à-dire depuis 56 jours.

J’ai reçu hier au soir 5 lettres, 3 de toi, 1 de Claire et une de Maurice. Tu penses que j’étais content et dans la tienne j’ai trouvé des journaux et dans celle de Claire 1 lettre de Gaston et 2 photos du superbe bébé qui est Henri. Au sujet des journaux, je n’ai absolument rien à craindre quand tu m’en envoies. Nous lisons ici les journaux qui ont paru le matin ou la veille à Paris. Tu vois que l’on a des nouvelles fraîches. Si je tiens à avoir l’écho c’est pour les nouvelles locales ou spéciales à l’algérie. J’ai expédié, je te l’ai, je crois, déjà dit, les cartes où tu avais mis les adresses. J’ai rectifié aussi l’adresse d’Albert.

Avant-hier au soir, je suis allé rendre visite à Friess, je suis arrivé juste au bon moment pour me voir offrir des crêpes qu’ils venaient de faire cuire dans la tranchée ; elles ne valaient assurément pas celles que je mangeais à la maison ; mais à la guerre comme à la guerre, et je t’assure que je les ai trouvées très bonnes.

Pour la Noël, nous nous sommes promis de réveillonner dans une de nos tranchées. On réveillonnera sans doute ici, à moins que les allemands soient repoussés. Nous devons chacun de nous apporter notre cote part, et tacher d’ici là de rassembler des provisions nécessaires.

Temps toujours beau et pas froid du tout. Nous n’allumons les poêles dans les tranchées que vers le matin de très bonne heure.

 

Je te quitte ma chère maman. Embrasse Cousine Maria pour moi quand tu les verras, un baiser à René et à tous chez tante Adèle.

Je t’embrasse mille fois

Henri

 

Tlemcen le 16

Mon cher Gaston

Je t’envoie la lettre d’Henri. J’ai eu aujourd’hui  aussi des nouvelles de mon Albert. Il va bien, mais fait souvent un travail pénible et parfois triste. As-tu reçu ce que je t’ai envoyé ? J’espère te voir bientôt mon cher Gaston et t’envoie avec la bisette de mon Riquet, mes baisers affectueux. Embrasse tout le monde à OF et à Alger.

Ta sœur Clairette

 VERS 1915 (1)

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